La prolétarisation possède plusieurs sens, et selon la définition d’Ars Industrialis [1] :
“La prolétarisation est, d’une manière générale, ce qui consiste à priver un sujet (producteur, consommateur, concepteur) de ses savoirs (savoir-faire, savoir-vivre, savoir concevoir et théoriser)”— Ars Industrialis
Ainsi la prolétarisation implique une notion de régression, qu’elle soit sociale, monétaire ou encore intellectuelle. Cette dernière est par exemple causée par l’émergence de nouvelles techniques. Lorsqu’une nouvelle technologie apparaît, elle permet de déléguer certaines tâches. Toutefois lorsque celle-ci devient largement répandue et utilisée, l’homme n’a plus besoin de mobiliser ses capacités et ses connaissances pour réaliser cette tâche car cette technique permet de la réaliser à moindre efforts. Ainsi, ce savoir n’étant plus sollicité, il disparaît au fil du temps.
Un des exemples étudié en cours de WE01 [2] que nous pouvons citer est la mécanisation du travail au XIXème siècle. Celle-ci est vivement critiquée par William Morris, qui valorise le travail manuel, car la mécanisation entraîne “une dépossession du savoir-faire de l'artisan” et “un changement de rapport de force entre capital et travail (l'ouvrier est substituable au contraire de l'artisan qui incorpore un savoir-faire). Le travail devient ainsi plus valorisé que le capital intellectuel car la technicité des gestes étant déléguée à des machines, les compétences manuelles ne sont donc plus nécessaires et finissent par se perdre.
Aujourd’hui, les IA génératives jouent un rôle similaire car sont largement utilisées pour les études et le travail. Selon un article de KPMG [3] du 21 octobre 2024 :
“59 % des 423 étudiants canadiens sondés utilisent l’IA générative pour effectuer leurs travaux scolaires. 67 % des étudiants qui utilisent l’IA générative pensent ne pas apprendre autant ou retenir moins de connaissances.” — KPMG, 21 octobre 2024
En effet, l’IA étant utilisée pour générer des idées ou rédiger des travaux, l’utilisateur ne s’entraîne donc plus à réfléchir, et n’effectue plus de recherches car il obtient la réponse instantanément. Selon Guillaume Carnino (Api Lownum, 2021) cité dans le cours de WE01 ,
“Travailler c'est se produire soi-même en produisant le monde”— Guillaume Carnino, Api Lownum, 2021
Cette citation souligne que seul son propre travail permet de se construire et de développer ses compétences. Une utilisation excessive des IA réduit fortement la démarche d’apprentissage et ne permet pas de développer de solides connaissances, ce qui entraîne une prolétarisation de certains savoirs.
Afin de développer le concept de prolétarisation du savoir, il est intéressant de s’appuyer sur des références bibliographiques dont le sujet traite de la description des relations entre le pouvoir et le peuple. Le livre “Propaganda”, écrit par Edward Bernays et publié en Novembre 1928 [5] décrit parfaitement ces relations grâce à une analyse détaillée des différents acteurs, méthodes et idéologies de la propagande. Bien que ce livre ait été publié en 1928, il expose les engrenages de la manipulation actuelle et sa lecture permet d’assimiler les processus qui façonnent le monde actuel.
“Propaganda” est un essai qui incorpore de la littérature venue des sciences sociales et la psychologie de la manipulation. Ce livre explore la psychologie derrière les manipulations de masses et l’influence de la propagande dans la politique, la publicité, l’éducation, la science et l’art. Bien que le livre dans son ensemble traite de différents concepts dont la prolétarisation du savoir, le Chapitre 2 - La Nouvelle Propagande - est, en particulier, celui qui décrit le mieux ce concept.
Le chapitre débute par le rappel historique de la Révolution Industrielle, qui a retiré le pouvoir aux rois pour le remettre au peuple. L'éducation par l'école et le suffrage universel ont renforcé ce mouvement, promettant au petit peuple de régner. Cependant, la minorité bourgeoise a découvert la possibilité d'influencer la majorité selon ses intérêts. Dans la société actuelle, cette pratique est inévitable et intervient sur tous les plans sociaux : dans le domaine de la politique, de la finance, de l'industrie, de l'agriculture, de la charité ou de l'enseignement. La propagande est par conséquent très présente dans le quotidien du peuple.
En effet, dans l'éducation par exemple, les idées et les concepts enseignés par l'école sont standardisées et ne permettent pas à l'élève de fabriquer son savoir et de développer un esprit critique. Il est alors, comme tous ses camarades, le résultat d'un processus d'uniformisation. Par exemple, les cours d'Histoire enseignés à l'école ne présentent que certains points de vue des évènements historiques.
Une notion primordiale de ce chapitre est l'évolution du sens du mot "propagande". Au XVIIème siècle, la propagande avait une connotation méliorative, et était :
“Une forme parfaitement légitime de l'activité humaine.” — Edward Bernays
Le sens de ce terme a ensuite évolué suite à la guerre et l'utilisation de moyens de communication pour manipuler l'opinion publique. C'est à la suite de ces évènements que ce terme est devenu péjoratif. L'impact de la propagande durant la guerre s'étant fait remarquer, des gens intelligents utilisèrent cet outil pour manipuler la masse, même en temps de paix. En effet, chaque projet de grande envergure doit être validé par l'opinion publique pour se réaliser. Le but est d'alors d'implémenter des images dans l'esprit de la masse, afin de contrôler sa pensée.
Une autre notion importante de cet article est le choix des individus d'attribuer à des propositions d'un groupe de personnes le nom de propagande s'ils ne sont pas d'accord avec elles, peu importe si l'objectif premier était d'influencer leur opinion. Cette notion illustre la péjoration du terme propagande, qui était à l'origine une activité totalement légitime.
La suite de cet article expliquera les notions importantes de ce chapitre, à l'aide des concepts de cours.
Fondamentalement, l'école a pour mission de former des élèves à développer leur esprit critique, et devrait permettre à chacun d'acquérir les facultés intellectuelles nécessaires à une compréhension autonome du monde. Pourtant, l'instruction et les médias tendent à enseigner des idées standardisées, ce qui formate ainsi le grand public à penser d'une même façon. Cette homogénéisation des contenus ne permet plus la confrontation d'idées divergentes entre les individus.
Ce fonctionnement illustre parfaitement le processus de prolétarisation. En effet, le programme scolaire dépend directement d'un petit groupe d'individus (le Conseil Supérieur des Programmes à la demande du ministre de l'éducation) [7] qui décident de l'éducation à transmettre au grand public. Ce filtrage des contenus introduit nécessairement une forme de propagande et une uniformisation de la pensée selon leur vérité. Cette démarche ne stimule alors pas l'esprit critique, étant pourtant normalement au cœur de l'enseignement.
Par conséquent, le grand public peut être amené à penser de la même façon et, n'étant pas confronté à d'autres vérités, un désintérêt de la recherche personnelle d'informations peut subvenir, qui entraîne à terme, une perte d'autonomie intellectuelle. Par exemple, en Russie l'école est directement utilisée par le Kremlin comme moyen de propagande pour effacer une partie de l'Histoire.
“Les enfants des écoles primaires [...] ont appris que l’annexion de 2014 était la réparation d’une injustice historique.” — RadioFrance, 24 mars 2025 [8]
Par ailleurs, le sens du mot propagande illustre cette dérive. Initialement, selon Edward Bernays dans “Propaganda”, le sens ne portait pas de connotation péjorative ni méliorative, il désignait simplement la diffusion d'une idée. Aujourd'hui ce terme est uniquement utilisé pour qualifier les idées d'un groupe d'individus portant des opinions différentes de nos convictions. L'évolution du sens de ce terme s'est accélérée durant la Deuxième Guerre Mondiale, où la diffusion d'informations (images, slogans, sons) a été utilisée pour orienter l'opinion publique et susciter la haine envers l'ennemi du régime afin de faire adhérer la masse aux idées du parti. Ainsi, on constate qu'après la guerre, le sens de ce mot s'est appauvri par le discours dominant qui y a apposé une connotation négative. On observe aujourd'hui le même phénomène avec l'administration Trump, voulant lutter contre le wokisme, qui a publié une liste de 200 mots à éviter dans des articles de recherche et des sites web des administrations :
“Suppression de photos historiques, liste de mots interdits... les États-Unis face à la censure de Donald Trump” — RadioFrance, 12 mars 2025 [9]
On observe ainsi une volonté de censure du langage, entraînant une prolétarisation du vocabulaire utilisable par les administrations sous peine de coupes budgétaires, faisant directement écho à l'ouvrage 1984 de Georges Orwell [10] , une fiction dystopique dans lequel le gouvernement contrôle la pensée de ses citoyens par la novlangue, un langage dont tous les mots s'opposant aux idées du régime sont supprimés du dictionnaire pour éliminer toute opposition au pouvoir, puisqu'il n'y a plus de mots pour l'exprimer.
Les médias contemporains ont un rôle central dans cette problématique. En sélectionnant les titres et les angles de vues les plus susceptibles de capter l'attention, ils influencent fortement la manière dont le grand public perçoit les évènement.
“Aujourd’hui, à l’heure où j’écris cette page, la une du New York Times contient huit informations importantes. Quatre d’entre elles, soit la moitié, sont de la propagande.” — Edward Bernays
Cette démarche réduit la complexité des faits pour ne présenter qu'une partie de la réalité, qui peut être biaisée. En valorisant certains faits et en en minimisant d’autres, la presse participe elle aussi à une forme de prolétarisation de la connaissance.
On assiste alors à un effet boule de neige : les individus acquièrent ces stéréotypes, auxquels ils adhèrent et s'identifient, et ceux ci exercent ensuite une pression en retour sur les médias, les enseignants, et le gouvernement, les incitant à renforcer leurs discours afin de les faire adhérer au plus grand nombre. Ce cercle vicieux entraîne une saturation des médias par des idées homogènes et limite l'émergence et la diffusion d'opinions alternatives. Le pluralisme intellectuel s'efface petit à petit au profit d'une pensée unique. Encore une fois, c'est la prolétarisation de la pensée et de l'esprit critique des individus.