La cyberoccupation du web en Chine

1. Identification

  1. Auteur : Aurélie Bayen est une enseignante titulaire à l'ISEPP-UCO Pacifique et une chercheuse associée au laboratoire Chine, Corée, Japon à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (Paris) depuis 2015.

  2. Date : Thèse présentée et soutenue publiquement le 13 février 2015 à Paris.

  3. Titre : Politiques et modes d’appropriation de l’internet en Chine : instrumentalisation de l’information et de la communication par le Parti au pouvoir (1994-2013).

  4. Localisation : Thèse HAL

  5. Extrait : Les technologies de l'information et de la communication sur l’internet ont induit de nouveaux rapports entre le pouvoir et la société. Ils ont obligé l’Etat-parti chinois à évoluer afin d’éviter que le réseau ne se pose en un véritable outil fédérateur de l’opposition.
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2. Contexte, Problématique et Hypothèses

2.1 Contexte et Problématique

Dans le monde contemporain, Internet est bien plus qu'un simple réseau de communication. Comparable à l'impact révolutionnaire de l'imprimerie, il transcende les frontières et ouvre de nouvelles perspectives offrant un accès sans précédent à une multitude d'informations et favorisant l'ouverture sur le monde extérieur. Dans ce contexte, il aurait été envisageable que les populations trouvent un moyen de s'émanciper face aux régimes répressifs, comme celui en place en Chine. Cependant, le gouvernement chinois a su saisir l'importance d'Internet dès ses débuts, et il a même réussi à détourner son potentiel démocratique pour consolider son autorité.

La question que soulève cette thèse est alors : Comment le Parti Communiste Chinois a-t-il réussi à transformer Internet, initialement perçu comme un outil de liberté et de communication, en une arme de contrôle et de renforcement de son pouvoir sur la société chinoise ?

Cette thèse détaille donc les différentes stratégies mises en place par le Parti Communiste Chinois pour contrôler l'information en ligne, influencer l'opinion publique et maintenir sa légitimité. Cette fiche de lecture permettra de comprendre le rôle central d'Internet dans la consolidation du pouvoir politique en Chine.

2.2 Hypothèses

L'auteur, consciente de l'impact de ses propres biais culturels et émotionnels, privilégie une démarche réflexive et pluridisciplinaire, combinant histoire, sciences politiques et sociales, et humanités digitales.

Pour sonder la toile chinoise, l'auteur utilise diverses méthodologies, notamment le recueil automatisé via des mots-clés ciblés et des moteurs de recherche comme Baidu. Cependant, la rareté des études scientifiques, l'obsolescence des sources et les défis techniques, tels que la censure et l'accessibilité restreinte, ont posé des problèmes significatifs. Pour surmonter ces obstacles, l'auteur a recours à des applications telles que Guge xueshu, Baidu Actualité, Renren et Xing, tout en menant des recherches manuelles sur le terrain, se mettant ainsi dans la peau d'un citoyen chinois pour obtenir des résultats authentiques et pertinents.

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Logos des sites utilisés par l'auteur

3. Analyse du texte

Nous avons choisi de détailler les pages 226 à 246 de la Thèse d'Aurélie Bayen

3.1 Utilisation de l'astrosurfing et la répression de la dissidence en ligne

D'après Li Congjun, directeur de l'agence de presse officielle Xinhua, l'important est de dominer les espaces idéologiques et de propagande en ligne pour éviter que des acteurs extérieurs ne les occupent (« Sur les fronts idéologiques et de propagande de l'Internet, si tu n'occupes pas le terrain, ce sont les ennemis qui le feront»). En 2005, le gouvernement s'est immiscé dans les discussions privées des internautes sur les forums en ligne. Initialement officieuse, cette démarche a été révélée par les internautes scandalisés avant d'être revendiquée par les autorités.

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L'utilisation de censeurs pour supprimer les messages critiques a parfois eu l'effet inverse, alimentant la diffusion d'informations indésirables. Cette perte de contrôle a mené à la création du "Parti des 50 cents", où des internautes étaient rémunérés pour poster des commentaires favorables au gouvernement. Bien que découvert par la cybercommunauté, ce phénomène a continué de croître.

Avec l'arrivée du président Xi Jinping en 2013, les autorités ont intensifié leur lutte pour s'emparer de l'opinion publique en ligne. Des campagnes d'intimidation ont visé les "grands V", tels que l'arrestation du sino-américain et millionnaire Xue Manzi.

3.2 Indexation des moteurs de recherche et contrôle politique

Tout d'abord la navigation sur le web en Chine est largement dominée par Baidu, le moteur de recherche national, qui détient une part de marché écrasante. Contrairement à Google, qui utilise des algorithmes pour indexer les sites en fonction de leur popularité et de leur réputation en ligne, Baidu fait appel à un processus manuel impliquant son personnel pour auditer chaque site avant de le référencer. Ces sites doivent répondre à des critères stricts, notamment l'affichage de liens vers des sites officiels approuvés par le gouvernement chinois, ce qui reflète une exigence de conformité idéologique.

De plus, les sites qui souhaitent figurer en tête des résultats de recherche doivent souvent payer Baidu pour bénéficier d'un meilleur référencement, ce qui soulève des questions sur la transparence et l'équité du processus.

Cette pratique d'indexation influence donc la façon dont les utilisateurs naviguent sur le web, en les guidant vers des sites conformes à la ligne officielle du Parti et en limitant l'accès à des sources d'information alternatives ou dissidentes.

3.3 Foisonnement des sites gouvernementaux et religion

L'État chinois, dans sa volonté de dominer le cyberespace et de contrôler le flux d'informations en ligne, a massivement investi dans la création de sites web institutionnels, qu'ils soient clairement identifiés comme tels ou non. Cette prolifération de sites vise à occuper l'espace numérique tout en présentant une variété de points de vue qui correspondent à l'idéologie du Parti communiste chinois (PCC). Cette stratégie permet de proposer différentes perspectives tout en restant conformes aux directives du PCC.

Un exemple pertinent est celui des sites web de l'Église catholique en Chine, où la censure et le foisonnement de sites sont utilisés pour éliminer les sites jugés non conformes à l'idéologie du pouvoir. L'État chinois exerce un contrôle étroit sur la pratique religieuse, en exigeant que les religions acceptent la domination du Parti et en réprimant toute forme de dévotion qui pourrait défier son autorité.

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Il existe deux Églises catholiques en Chine : l'Église officielle, reconnue par l'État chinois et soumise à ses contrôles, et l'Église « clandestine », fidèle au Vatican. Les pratiquants de cette dernière sont souvent persécutés par les autorités. L'État chinois favorise la visibilité de l'Église officielle en limitant l'accès aux sites de l'Église clandestine, notamment en influençant le référencement des moteurs de recherche.

Cette politique de foisonnement de sites gouvernementaux s'accompagne d'une censure sélective des contenus religieux en ligne. Les autorités ordonnent régulièrement le retrait de certaines informations ou documents, ce qui crée un climat d'incertitude pour les pratiquants religieux. Certains préfèrent naviguer sur Internet depuis des cybercafés non enregistrés pour éviter la surveillance policière.

3.4 Blocage des sites étrangers et apparition de clones chinois

La quatrième méthode que le PCC emploie pour assoir son pouvoir sur la population chinoise est le clonage des sites web étrangers en Chine, une pratique qui s'est développée en réponse au blocage fréquent des plateformes de réseaux sociaux étrangers par les autorités chinoises.

Face à l'interdiction ou à l'instabilité d'accès aux principaux réseaux sociaux étrangers comme Twitter et Facebook, les autorités chinoises ont réagi en développant des versions chinoises de ces plateformes, localisées à l'intérieur du pays et donc soumises à leur contrôle. Ces clones chinois, tels que Renren (équivalent de Facebook) et Weibo (équivalent de Twitter), imitent fidèlement les fonctionnalités et le design des sites originaux.

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Comparaison de l'interface d'accueil de Renren et de Facebook

Cette tendance au clonage des sites étrangers est en train de céder la place à l'émergence de modèles innovants chinois, tels que Kaixin et Weixin (également connu sous le nom de WeChat), qui tentent de conquérir le marché mondial avec des fonctionnalités uniques.

La copie des modèles étrangers est facilitée par le laxisme des autorités chinoises en matière de droits d'auteur, car les sites clonés bénéficient d'un hébergement sur le territoire chinois et sont donc soumis à la réglementation nationale. Cela permet au gouvernement de surveiller et de contrôler les conversations en ligne, tout en favorisant les entreprises nationales au détriment des concurrents étrangers.

3.5 Surabondance d'informations

Alors qu'auparavant l'accès à l'information était limité et souvent contrôlé, aujourd'hui, grâce à des portails d'information tels que Sohu ou Sina, les internautes chinois sont submergés par une quantité écrasante de nouvelles, mises à jour en temps réel. Cette avalanche d'informations, bien qu'initialement offrant une vue d'ensemble, finit par compliquer la tâche des utilisateurs qui se retrouvent noyés sous un flot incessant de contenus.

La comparaison entre les portails d'information chinois et français met en évidence la différence de densité d'informations, avec une surcharge cognitive particulièrement prononcée du côté chinois. Cette surcharge est exacerbée par les impératifs de référencement imposés par les moteurs de recherche en Chine, obligeant les sites à saturer leurs pages d'accueil de liens et de contenus divers, perturbant ainsi la lisibilité et la clarté de l'information.

Cette surabondance d'informations conduit à ce que Roger Bautier décrit comme une "information fast-food", où le temps de la réflexion et de l'analyse est sacrifié au profit de l'instantanéité.

Le phénomène du microblogging, tel que Twitter et Weibo, illustre cette "dictature de l'instantanéité", où les utilisateurs sont incités à réagir rapidement à un flux constant d'informations en temps réel. Le gouvernement chinois exploite cette tendance en encourageant les institutions officielles à ouvrir des comptes Weibo pour diffuser leur propre version des événements, jouant ainsi un rôle crucial dans la propagation de la propagande et de la désinformation.

3.6 Stratégie linguistique et contrôle de l'information

L'usage prédominant de la langue chinoise sur Internet, avec 85% des sites consultés, est encouragé par les autorités chinoises. Cette préférence linguistique, combinée à des mesures de censure technique et politique, crée une sorte de barrière naturelle qui détourne les internautes chinois des ressources web étrangères. Cette barrière est justifiée par la suspicion envers la propagande étrangère, perçue comme une menace pour la cohésion nationale.

Les médias internationaux sont particulièrement ciblés, accusés de diffuser une propagande négative contre la Chine. Des exemples comme les révoltes tibétaines de 2008 illustrent la méfiance envers ces médias, avec des internautes remettant en question leur crédibilité et dénonçant les manipulations de l'information. Des sites comme anti-cnn.com ont même été créés pour contrer ce qu'ils perçoivent comme des mensonges médiatiques occidentaux.

La traduction des contenus étrangers est également soumise à un contrôle strict, comme en témoigne la fermeture de la plateforme de traduction Yeeyan.com. Cette stratégie vise à limiter l'accès des internautes chinois à des perspectives alternatives et à maintenir le monopole de l'information par les médias chinois officiels.

4. Mise en perspective

4.1 Les apports

1984

Ce texte représente une enquête en profondeur visant à dévoiler la vérité et à comprendre les mécanismes déployés par le gouvernement chinois pour maintenir son pouvoir. Sa remarquable méthode de recherche, étalée sur une période de 10 ans, mérite une attention particulière.

De plus, il met en lumière les parallèles troublants entre les tactiques de contrôle de l'opinion publique en ligne utilisées par le Parti communiste chinois et des œuvres littéraires telles que "1984" de George Orwell, soulignant ainsi les similitudes entre la réalité politique chinoise et les dystopies totalitaires. Ce constat est d'autant plus alarmant lorsqu'on considère que le livre a été publié en 1949, mais ses avertissements semblent prendre une pertinence nouvelle dans notre ère moderne.

En outre, ce texte met en évidence l'influence grandissante que le gouvernement chinois cherche à exercer sur la perception de l'information étrangère. Cela se manifeste notamment par la discréditation des sites étrangers et la censure de discours, comme celui de Barack Obama, comme le rapporte "The People's Republic of Amnesia: Tiananmen Revisited" de Louisa Lim. Cette tendance à contrôler le flux d'information soulève des préoccupations quant à ses implications pour les libertés individuelles et la démocratie, une question qui ne concerne pas seulement la Chine, mais qui doit également être examinée dans le contexte européen et français.

Enfin, cela invite à une réflexion sur nos propres méthodes et limites en matière de liberté d'expression et de diffusion de l'information. La prolifération d'informations dans nos démocraties suscite des inquiétudes quant à leur qualité et à leur impact sur la démocratie et la pensée critique.

4.2 Les limites

L'auteur précise en premier lieu qu'elle adoptera uniquement le point de vue d'un citoyen chinois lambda, ce qui implique que le texte n'approfondit pas les éventuelles méthodes tendancieuses que le gouvernement chinois pourrait avoir mises en place et dont la population ne serait pas informée.

De plus, il est important de noter que le texte d'Aurélie Bayen a été publié en 2015, il y a donc maintenant 9 ans, ce qui suggère qu'il pourrait ne plus refléter totalement la réalité actuelle. Au cours de ces 9 ans, les politiques ont évolué, certains systèmes sont devenus obsolètes tandis que de nouveaux ont émergé, ce qui signifie qu'il est nécessaire de prendre du recul par rapport aux informations présentées dans cet ouvrage. Bien qu'il soit instructif de lire ce livre car il offre des insights sur les dangers et les mécanismes de surveillance, ainsi que des mesures pour les limiter qui demeurent applicables aujourd'hui, il est crucial de ne pas s'arrêter là. Il est essentiel de se tenir informé des évolutions survenues au cours de ces 9 années pour avoir une perspective plus complète et actuelle.

4.3 Ouverture

On pourrait amorcer la réflexion en se questionnant sur l'applicabilité de ces idées non seulement en Chine mais également dans d'autres régions du monde. Dans quelle mesure sommes-nous conscients du pouvoir que nous accordons aux pensées malveillantes ?

Un exemple pertinent est l'impact d'internet sur la campagne électorale de Donald Trump. Le livre de Guiliano Da Empoli, intitulé "Les ingénieurs du chaos", entreprend un travail similaire à celui de cette thèse, mais se concentre sur des cas spécifiques comme la campagne de Trump, expliquant comment les "ingénieurs" derrière celle-ci ont contribué à son accession à la présidence américaine grâce à l’internet.

5. Citations

  1. "Gagner toutes vos batailles n’est pas la meilleure chose; l’excellence suprême consiste à gagner sans combattre." Cette citation de Sun Tzu, extraite de "L'art de la guerre" datant du VIe siècle avant J.-C. et utilisée dans la thèse d’Aurélie Bayen, souligne que l'avènement d'Internet a donné naissance à une nouvelle forme de guerre. En effet, cette lutte ne se déroule plus sur un champ de bataille conventionnel, mais au cœur même de l'espace virtuel d'Internet. Celui qui parviendra à dominer cet outil aura remporté la véritable bataille. C'est pourquoi la Chine déploie non pas une seule mais une série de stratégies visant à prendre le contrôle d'Internet, en apparence un espace d'expression alternatif, dans le but d'influencer et de contrôler l'opinion publique en ligne.

  2. "Sur les fronts idéologiques et de propagande de l'Internet, si tu n'occupes pas le terrain, ce sont les ennemis qui le feront." - Li Congjun, directeur de l’agence de presse officielle Xinhua. Cette agence est l'une des principales agences de presse en Chine et est souvent utilisée comme un instrument de propagande par le gouvernement chinois. Ici, Li Congjun et Aurélie Bayen, qui réutilise sa citation, mettent en avant l'importance de contrôler activement le discours sur Internet pour prévenir toute influence contraire. De plus, cela souligne la reconnaissance par les autorités chinoises des enjeux liés à Internet et la reconnaissance du potentiel qu'il pourrait avoir comme outil contre le régime. Il est également remarquable de noter que cette déclaration est faite en toute transparence, sans tentative de dissimulation, démontrant ainsi le pouvoir incontesté des autorités chinoises, et le manque de contestation de leurs actions.

  3. "Les internautes croyant surfer de site en site au hasard des liens sont en fait téléguidés dans une boucle de sites (webring)."- Laurent Chemla, pionnier français d'Internet. Cette citation souligne la théorie du Webring pour illustrer comment les sources d'informations en Chine, sous le contrôle du Parti, sont orchestrées pour diffuser une seule ligne idéologique. Ainsi, un outil qui semblait incarner la liberté d'expression et l'indépendance vis-à-vis des gouvernements devient un instrument qui amplifie les modèles totalitaires déjà en place.

6. Glossaire

7. Lectures associées

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