Auteurs : Anna JOLY, Vivien MOREAU
Date de publication : 31 Mars 2024
Lecture : DOUTREIX, Marie-Noëlle, 2023. « Reconnaître l’intelligence politique des « masses » : de l’injonction à la participation au partage effectif du pouvoir décisionnel », Essais, no. 19. Disponible à l’adresse : https://journals.openedition.org/essais/12150"
L'autrice, Marie-Noëlle Doutreix, est maîtresse de conférences en Sciences de l'information et de la communication à l'Université Lumière Lyon 2 et chercheure au laboratoire Elico. Elle a reçu en 2021 le Prix des Assises Internationales du Journalisme de Tours pour Wikipédia et l’actualité. Qualité de l’information et normes collaboratives d’un média en ligne, publié dans Presses Sorbonne Nouvelle.
Résumé de l'éditeur : "Alors que le numérique renforce et développe une injonction à la participation, que ce soit à des fins économiques ou politiques, la capacité des internautes à s’informer, à penser par eux-mêmes et à décider collectivement ne cesse d’être remise en cause. Cet article contribue à interroger l’ambivalence des rôles assignés aux « masses », conduisant à des situations où l’intelligence collective est tour à tour encensée et minorée, comme dans le cas de la convention citoyenne pour le climat."
Cet article cherche à interroger l’ambivalence des rôles assignés aux «masses», entre des situations où l’intelligence collective est tour à tour acclamée et rabaissée. L'autrice propose alors l'hypothèse suivante : il y a une “tension entre la nécessité pour les élus de valoriser la participation des citoyens et un refus de prendre au sérieux leur intelligence politique et collective”.
Idée 1 : La démocratie est basée sur la capacité de chaque individu à prendre des décisions mais pourtant de nombreux discours mettent l’accent sur la crédulité et l’émotivité des personnes, participant ainsi à la “dévalorisation de leur capacité politique”. Cette “disqualification” semble prendre de l’ampleur avec le numérique. Les “professionnels de l’information” utilisent les problèmes comme les fakes news relayés massivement, pour garder leur statut d’autorité dans la société et discréditer l’apport des utilisateurs sur le web.
Idée 2 : Wikipédia est l’exception du processus cité précédemment : fortement critiqué à ses débuts à cause de la contribution ouverte à tous.tes, Wikipédia est aujourd’hui considérée comme une source de référence. Cette reconnaissance de Wikipédia est dû à l’amélioration objective de ses articles mais aussi à la crédibilité des contributeurs, qui sont désormais majoritairement des “interlocuteurs institutionnels bien identifiables”. Wikipédia se considère comme “a-partisan”, c’est-à-dire qu’elle revendique une neutralité de point de vue.
Idée 3 : Le “dispositif sociotechnique de Wikipédia” montre que la qualité de l’encyclopédie dépend du nombre de contributeurs plutôt que de l’expertise des contributeurs. L'autrice se pose la question suivante "Wikipédia correspond elle à une intelligence collective qui serait, grâce au numérique, alternative à la rationalité traditionnelle ?”. Dans le cas de Wikipédia, il n'apparait pas pertinent d'opposer rationalité traditionnelle et espace numérique car, même si l’expertise fait partie de son fonctionnement, elle ne repose pas sur la profession des contributeurs mais sur les sources qu’ils emploient. Ainsi l'’atout principal de Wikipédia est la multitude des espaces de discussions. L’autrice reprend la rationalité habermassienne : « la tenue d’un débat argumenté et raisonné va permettre d’aboutir à la production d’un énoncé satisfaisant la prétention à la validité [...] ». Les contributeurs doivent parvenir ensemble à des accords en cas de divergence.
L'article de Marie-Noëlle Doutreix offre une analyse approfondie de l'ambivalence entourant la reconnaissance de l'intelligence politique des masses, en mettant en lumière le rôle du numérique dans cette dynamique. Ses apports résident dans la mise en évidence des tensions entre la valorisation de la participation citoyenne et le dénigrement de l'intelligence collective dans certains discours politiques et médiatiques.
Cependant, l'article aurait pu bénéficier d'une exploration plus approfondie des réactions institutionnelles et politiques face à ces discours de dénigrement. Une analyse plus poussée des mécanismes par lesquels ces discours influencent les décisions politiques aurait permis de mieux comprendre les enjeux liés à la reconnaissance de l'intelligence politique des masses.
Pour enrichir la perspective offerte par l'article de Marie-Noëlle Doutreix, il serait intéressant de le confronter à d'autres travaux portant sur la participation citoyenne et la démocratie numérique. Par exemple, les analyses de Dominique Cardon offrent des perspectives complémentaires concernant l'impact du numérique sur la participation politique et la production de savoirs collectifs.
En mobilisant ces connaissances, il serait possible d'approfondir notre compréhension des dynamiques de pouvoir et d'influence dans les sociétés contemporaines, ainsi que des possibilités offertes par le numérique pour renforcer la démocratie participative. De plus, une comparaison avec d'autres formes de participation citoyenne, telles que les mouvements sociaux ou les consultations publiques, pourrait mettre en lumière les spécificités et les limites de la démocratie numérique.