Nous sommes les oiseaux qui annoncent la tempête - le permacomputing, un alternumérisme radical
"L'effondrement climatique a commencé" : tels sont les mots d'Antonio Guterres, secrétaire général de l'ONU,
pour décrire la situation environnementale qui est la nôtre en cette fin d'année 2023.
Les années passent et nous assistons à une multiplication des appels de scientifiques, militants et citoyens à changer notre
organisation socio-économique.
Concomitamment, le secteur du numérique a fait l'objet d'études pour tenter d'évaluer son impact socio-environnemental.
Face à la croissante numérisation de nos vies, divers travaux et reportages font état des nombreuses
"externalités" (consommation énergétique, travail forcé d'enfants, exploitations de ressources minières, etc.) crées par ce domaine.
A l'instar du domaine des mobilités ou du secteur de l'alimentaire, nous avons pu constaté l'émergence d'acteurs porteurs d'altenatives,
présentées comme des solutions pour pallier les différents problèmes liés au numérique.
Le permacomputing, mouvement né dans les années 2010, en est une illustration.
Par sa volonté de réinscrire la matérialité de l'informatique au sein des structures numériques, ce courant
entend mener une démarche de réappropriation et de limitation nécessaire aux luttes socio-environnementales.
Pourtant, l'histoire regorge d'alternatives porteuses d'espoir, mais n'ayant jamais réellement changées la donne. Dès lors, le permacomputing est-il assez subversif pour échapper aux écueils de l'alternumérisme contemporain ?
I - Le numérique, une trajectoire qui va droit dans le mur
Numérique et soutenabilité : une illusion
Est-ce qu'il est encore nécessaire de le rappeler ? L'humanité est en train de brûler sa propre maison, de scier la branche
sur laquelle elle repose. Alors que les rapports scientifiques s'enchaînent, martelant qu'il faut prendre des mesures
dès maintenant si l'on veut avoir droit à un futur, les sociétés occidentales
ne parviennent pas à remettre en question leur trajectoire technique et se dirigent ainsi droit vers l'effondrement.
Face à ce constat, le numérique a souvent été érigé en grand sauveur : le numérique serait immatériel, le numerique décarbonnerait notre économie et notre ville mais surtout le numérique permettrait de découpler la sainte croissance de la vilaine production de gaz à effet de serre et d'autres "externalités négatives" . Le monde où nous n'aurions pas besoin de changer nos modes de vie, car il suffirait de créer des "technologies vertes", est un mirage. La réalité est claire, le numérique est devenu une partie majeure de nos problèmes, tout en étant hypocritement présenté comme la panacée. Ceux qui propagent ces solutions high-tech et militent pour une trajectoire technique toujours plus numérisée se trompent à deux égards fondamentaux : ils négligent les effets pervers et les conséquences indirectes de la technique (effet rebond par exemple), tout en ignorant superbement la réalité tangible de la finitude de notre monde. Détaillons. Comme le démontre le philosophe et historien des techniques Fabrice Flipo dans ses travaux[1], la trajectoire du numérique est triplement incompatible avec un monde où l'humain est en symbiose avec son environnement :
- Ses implications écologiques directes : l'insatiable appétit énergétique de nos gadgets du quotidien, des innombrables outils numériques qui nous entourent, du réseau ou encore des datacenters provoque une production de gaz à effet de serre non négligeable. Rappelons-le, le numérique, actuellement avide de près de 3,3 % de la consommation énergétique mondiale, contribue de manière significative aux émissions mondiales de gaz à effet de serre avec une part de 4 %[2]. Pollution massive donc.
- Le numérique continue de dévorer les ressources précieuses de notre planète, et selon l'OCDE, si cette frénésie numérique persiste, la consommation de matériaux atteindra des sommets d'ici 2060, passant de 89 milliards de tonnes en 2011 à un total de 167 de gigatonnes.
- Enfin, la face cachée du numérique, la moins comprise, est son impact sur la croissance. Fabrice Flipo pointe du doigt le numérique, utilisé comme un moteur de croissance dans de multiples domaines grâce aux gains d'efficacité qu'il autorise. Cependant, en s'appuyant sur les travaux de l'économiste Timothée Parrique, qui démontre que le prétendu divorce entre économie et écologie n'est qu'une illusion [3], Fabrice Flipo met en lumière l'insoutenabilité criante du monde numérique.
Cette fascination et cette croyance absolue en la technologie n'est en réalité que l'exemple canonique d'une posture technosolutionniste diffuse dans nos sociétés[5].
Les travailleurs de l'ombre
Le numérique n'a pas uniquement des impacts écologiques, mais aussi sociaux et économiques. Des travailleurs de l'ombre, souvent prolétarisés, permettent de faire tourner l'industrie du numérique.
Les mineurs de métaux rares en République démocratique du Congo travaillent dans des conditions précaires qui suscitent des préoccupations profondes. Parmi ces mineurs, on trouve de nombreux enfants et adultes vulnérables, désespérés par la situation économique difficile de leur région. Ils s'aventurent dans des mines souvent non réglementées, exposés à des dangers constants pour leur santé et leur sécurité. L'absence d'équipement de protection adéquat et les conditions sanitaires médiocres augmentent le risque de blessures et d'exposition à des produits chimiques toxiques. De plus, les salaires sont généralement très bas, ne permettant pas de subvenir aux besoins les plus élémentaires de ces travailleurs. Ces mineurs jouent un rôle essentiel dans l'approvisionnement en métaux rares, qui sont indispensables à l'industrie du numérique [6].
Les travaux de la journaliste Hope Reese [7] exposent les conditions précaires auxquelles sont confrontées les demi-millions de travailleurs sur la plateforme Amazon Mechanical Turk, où ils effectuent des tâches minuscules pour des rémunérations souvent dérisoires. Ces "Turkers", souvent des femmes aux États-Unis et des hommes en Inde, sont pris au piège d'une économie du clic où l'imprévisibilité des offres d'emploi les oblige à rester constamment collés à leurs ordinateurs. L'injustice du système est exacerbée par l'opacité entourant l'obtention du statut "Niveau Master", crucial pour accéder à plus d'opportunités. Plus alarmant encore, l'article met en lumière le rôle crucial de ces travailleurs invisibles dans la formation des systèmes d'intelligence artificielle, révélant ainsi la nature souvent traumatisante de leur travail, exposés à des contenus graphiques choquants.
Plus récemment encore, une dernière étude du Times [8] a montré le travail de Kenyens prolétarisés qui se cachaient derrière la magique intelligence artificielle qu'est ChatGPT. L'enquête de TIME révèle que ces ouvriers ont été chargés d'annoter des textes violents, haineux et sexuellement explicites afin d'entraîner un mécanisme de sécurité contre les contenus indésirables du chatbot. OpenAI a externalisé cette tâche à un sous-traitant très connu dans le millieu de la Big Tech, Sama. Les ouvriers, confrontés à des contenus traumatisants, ont été payés moins de deux dollars de l'heure. C'est un appel urgent à une réflexion approfondie sur l'impact humain de ces évolutions technologiques, négligé pendant trop longtemps par les puissants et les privilégiés.
L'illusion topique et un travail d'encapsulation pour faire marcher la magie du numérique
L'illusion topique [9], qui tend à masquer la vasteté des systèmes techniques et nous faire croire que seul l'ordinateur nous permet d'accéder à ses fonctionnalités, est au cœur de notre réticence persistante à reconnaître la réalité matérielle du web, ses effets polluants et le travail prolétarisé. C'est une forme de tromperie qui nous persuade que nos machines ont un pouvoir intrinsèque, presque magique, qui ne reposerait que sur un seul objet technique. Ce phénomène est exacerbé par les discours marketing qui cherchent délibérément à entretenir cette illusion, en cachant sciemment la réalité matérielle peu attrayante du numérique : des milliers de kilomètres de câbles et d'antennes relais, des datacenters qui consomment toujours plus d'énergie et participent à l'artificialisation des sols, alors que des travailleurs exploités fournissent en métaux rares cette vaste système.
Concrètement, le numérique est une infrastructure matérielle importante, une vaste organisation technique interconnectée, un macro-système technique selon les termes d'Alain Gras [10]. Pour comprendre la complexité de cet environnement, il est nécessaire de dépasser l'illusion topique, de faire face à la réalité, et d'assumer notre responsabilité envers cette méga-machine. En réalité, la magie du numérique repose en grande partie sur un travail en coulisses et sur la matérialité, contrairement à ce que l'illusion topique nous fait croire. Il est temps de dissiper cette illusion pour faire face aux défis environnementaux et sociaux qui se cachent derrière nos écrans.
[1] - Flipo Fabrice, 2020. « La numérisation du monde, un désatre écologique », L'échapée.
[2] - The Shift Project, 2018. « Lean ICT. Pour une sobriété numérique », [https://theshiftproject.org/wcontent/uploads/2018/05/2018-05-17_Rapport-interm%C3%A9diaire_Lean-ICT-Pour-une-sobri%C3%A9t %C3%A9-num%C3%A9rique.pdf]
[3] - OCDE, 2019. Global material resources outlook to 2060: Economic drivers and environmental consequences, Éditions OCDE,[https://doi.org/10.1787/9789264307452-en]
[4] - Parrique Timothée, Barth Jonathan, Briens François et al., 2019. « Decoupling debunked. Evidence and arguments against green growth as a sole strategy for sustainability ».
[5] - Morozov Evgeny, 2014. Pour tout résoudre, cliquez ici: l'aberration du solutionnisme technologique.
[6] - Amnesty, 2023. « République démocratique du Congo. L’extraction industrielle de cobalt et de cuivre pour les batteries rechargeables entraîne de graves atteintes aux droits humains » [https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2016/01/child-labour-behind-smart-phone-and-electric-car-batteries/].
[7] - Perrigo Billy, 2023. « Exclusive: OpenAI Used Kenyan Workers on Less Than $2 Per Hour to Make ChatGPT Less Toxic », Times.
[8] - Reese Hope , 2016. « Inside Amazon’s clickworker platform: How half a million people are being paid pennies to train AI », TechRepublic.
[9] - Carnino Guillaume, 2021. Cours d'HT01, UTC.
[10] - Gras Alain, 1997. Les macro-systèmes techniques, PUF.
II - L'ambivalence des alternatives existantes
C’est dans ce sombre contexte que des alternatives fleurissent dans l’optique d’améliorer le numérique actuel, ou disons, pour tenter de sauver les apparences. Dans la droite lignée des politiques de développement durable, qui rappelons-le, sont un échec cuisant[1], les dernières années ont vu l’émergence de nombreux acteurs, publics ou privés, faisant la promotion d’une autre forme de web, d’un alternumérisme. Selon ses défenseurs, il serait ainsi possible de construire un numérique durable, résilient, inclusif et ainsi disperser les nuages qui s’accumulent au-dessus du merveilleux monde de l’informatique. Nous vous proposons ici un tour d’horizon de ces prétendues alternatives, qui, on le verra, sont loin d’apporter une réponse satisfaisante aux fléaux portés par l’informatique contemporaine. Le lecteur curieux pourra lire Contre l’alternumérisme (La Lenteur, 2020) de Nicolas Alep et de Julia Laïnae, ouvrage dont nous nous sommes ici librement inspirés.
Des améliorations à la marge face à la menace d'un effondrement systémique
Les acteurs de l’alternumérisme ont des objectifs et moyens divers, mais se caractérisent par la volonté d’améliorer la situation en procédant à différentes modifications, à la marge, de l’existant. Ainsi, face à l’impératif de réduction des émissions de carbone, de nombreuses entreprises proposent des services d’écoconception de site web pour alléger l’empreinte écologique via la réduction de la taille des sites hébergés sur les serveurs. Les acteurs du Green IT se vantent ainsi de pouvoir réduire de manière significative l’impact carbone des pages web, et ainsi participer à une écologisation de l’informatique. Les géants du numérique, s’inscrivent dans ce processus en se déclarant « neutres en carbone » (à l'instar de Google). Une telle insulte à l’intelligence commune (rappelons en effet que les géants du numérique sont les mêmes à avoir mis en place les mécanismes de captation de l’attention de ses utilisateurs, avec pour volonté affichée de maximiser le temps passé sur les écrans, et donc, la consommation de données numériques énergivores[2]) est rendue possible par le système de compensation écologique, qui, en plus d’être inefficace[3], construit un cadre sécurisant de prétendu contrôle et participe à l’anesthésie généralisée qui frappe notre société confrontée à des périls inédits.
Si l’idée de réduire l’impact environnemental d’une facette du numérique peut être entendable, élaborer un discours visant à laisser entendre qu’une réduction à la marge de l’énergie consommée par un site aura une contribution significative sur l’ensemble du secteur (qui va de l’extraction des matières premières aux étapes de gestion de la fin de vie) est totalement différent, et reviendrait en effet à nier toutes les dynamiques socio-historiques à l’œuvre dans l’évolution des techniques, à l’instar des effets rebonds. Que ce soit dans le domaine de l’isolation thermique des bâtiments[4] ou de la production de véhicules thermiques[5], nombreuses sont les études montrant que l’amélioration des performances énergétiques d’un système peut s’accompagner d’une augmentation de ces mêmes dépenses énergétiques, suite à un changement de pratique des consommateurs.
S'éduquer au numérique, une fausse solution qui masque la non-neutralité de la technique
Une autre catégorie d’acteurs défend la nécessité d’une éducation aux pratiques numériques, afin de généraliser les « bonnes pratiques », notamment écologiques. Face aux dangers portés par les écrans, il suffirait de former l’ensemble de la population à un ensemble de gestes et de règles (pas d’écrans avant de dormir, circonscrire le temps passé sur sa boîte mail, s’autoriser des périodes de « déconnexion », etc.) pour réduire les impacts et rendre acceptable la déferlante numérique qui est aujourd’hui le quotidien de tous. De telles mesures sont ainsi promues par des acteurs politiques, que ce soit via des campagnes de sensibilisation ou des déclarations publiques, à l’instar d’Agnès Pannier-Runacher, alors ministre de la Transition énergétique, qui défendait, sur le ton de l’ironie, la nécessité d’arrêter d’envoyer des « mail[s] un peu rigolo à nos amis avec une pièce jointe[6]» pour « sauver la planète ». Comme l’ont montré de nombreux travaux[7], ce discours ne fait que dépolitiser la question du changement climatique et masque le caractère systémique des mesures à prendre pour affronter les enjeux socio-environnementaux.
Mais si les deux exemples étudiés sont foncièrement dérangeants, c’est en raison de la conception de la technique qu’ils véhiculent. Dans la très grande majorité des cas, le numérique est ainsi présenté de manière totalement neutre, comme un simple outil à la disposition des volontés humaines. Cette vision, naïve, manque un aspect fondamental, à savoir que la technique, entendue comme l’ensemble des outils et savoir-faire technique, constitue le cadre de développement de l’espèce humaine et est anthropologiquement consituante : pas d’humanité sans technique, pas de technique sans humanité. Croire que les effets néfastes du numérique seraient dépassables par de simples corrections, c’est manquer un fait essentiel : l’informatique forme un système, porteur de ses propres valeurs, et d’une agentivité propre. Dès lors, aucun numérique autre est possible sans une remise en cause profonde et totale de la rationalité informatique, de ses mécanismes et de ses objectifs. L’alternumérisme actuel est une chimère, qui annihile tout désir de changement radical et de véritable pas sur le côté. L’alternumérisme contemporain n’est que l’idiot utile du capitalisme numérisme, le chiffon que l’on agite pour calmer les critiques et le somnifère qui endort les inquiétudes. L’alternumérisme contemporain nous fait simplement oubliés la réalité actuelle, le nombre grandissant d’enfants « carencés », la consommation effrénée des ressources minières, la prolétarisation de toute la population ou encore la destruction des relations sociales induites par l’avènement de la société numérisée. En cela, l’alternumérisme contemporain est donc le plus grand ennemi de tous les défenseurs d’un monde juste, désirable, et respectueux des terrestres.
[1] Nicolino Fabrice, 2023. Le grand sabotage climatique. Les Liens qui Libèrent.
[2] Citton Yves, 2014. L'économie de l'attention : nouvel horizon du capitalisme ? La Découverte.
[3] Poirier Anne-Claire, 2021. Compensation écologique : attention l’arnaque ! Vert.eco.
[4] Boutelet Cécile , 2020. En Allemagne, les rénovations énergétiques des bâtiments n’ont pas fait baisser la consommation. Le Monde.
[5] Inchauspé Irène , 2023.Climat : ce paradoxe qui ruine nos efforts. L'Opinion.
[6] Déclaration du 24 mai 2022.
[7] Jammes Benjamin, Stoltz Gaëlle, 2022. Le bluff écologique. Petits gestes ou grands combats ? Mémoire HT04.
Une prospective
2053.
Il regarde par la fenêtre. Le ciel est gris, il fait chaud même à l’intérieur. Sur les murs des tours voisines nagent des microalgues : un aquarium dans les nuages. Ses yeux suivent les bulles qui remontent vers les nuées. Il avale un cachet, sûrement du speed. Il reste de l’eau dans le verre, de l’eau trouble. Il la verse sur ses fleurs, longtemps qu’elles sont fanées. Il les empoigne, respire leur poussière les yeux fermés. Impassible, il les réouvre, ses yeux, et broie les fleurs. Puis il s’emporte, balance leur cadavre, renverse le vase, retourne tout. Ce bureau où tout s’entasse, il le balaie à deux bras. Partout feuilles et poussières volent. Un ange passe, il respire, se calme. Au milieu du chaos, sur le sol, il le reconnaît : son ordinateur à lui, celui qu’il avait fabriqué de ses mains. Une relique de la belle époque, une épave du permacomputing. Comme on retrouve un vieux copain, il se jette dans ses bras. Il le sert fort, si fort. Il retourne à la fenêtre et face au vide, il déclame.
Surprise : tout le monde crie à l’urgence, à l’effondrement technologique. Tous stupéfaits, tous pétrifiés face à notre incapacité à produire de nouveaux composants. Et vous continuez à profaner d’odieux mensonges d’alternumérisme, à étalez votre prétendue conscience écologique, vous continuez à étendre délicieusement votre empire numérique. Vos monstres hyper centralisés qui dévorent toutes les ressources. Vos montres qui polarisent toujours plus toutes nos vies. Vos monstres dont tous dépendent, qui dépossèdent, aliènent et abrutissent. Vos monstres !
Et nous voilà, brandissant le drapeau blanc du permacomputing : « faisons de la permaculture avec le numérique ». Nous le prônions convaincus, avec fougue et enthousiasme.
Je pourrais vous mentir, nous peindre comme les héros de notre société de contrôle, nous raconter comme des agitateurs infatigables, d’imprenables troglodytes, comme des furtifs revendicateurs.
Je pourrais aussi vous dire que nous étions une communauté du web, un collectifs d’artistes du numérique, des créateurs émancipés, et des concepteurs frugaux. La contrainte est notre inspiration : les ressources s’épuisant font jaillir la créativité, le minimalisme est notre canon de beauté, la simplicité sonne irrévérencieuse. Et cette contrainte créatrice nous rend la souveraineté sur les outils numériques. Il regarde son ordinateur, tente de le rallumer en vain.
Nous unissions nos forces pour construire et composer ensemble un numérique alternatif, local et conscient pour des communautés autonomes. Bienveillance et convivialité étaient à l’honneur : nous partagions tout, nos savoir-faire numériques, nos sources, nos projets. Non, nous ne capitalisions pas sur nos procédures d’implémentations d’un numérique local et rustique. Non, nos connaissances n’étaient pas des informations de plus communiquées sur la toile. Non, elles ne se perdaient pas dans ce gouffre, dans cet abîme, nos connaissances : nos savoirs nous les transmettions ! Ensemble nous aidions à rendre leur souveraineté aux humains sur leurs outils numériques, ensemble nous aidions à rendre leur autonomie numérique aux dépossédés !
Un ange passe.
Ça donne envie raconté de la sorte, ça en a du panache. Mais personne n’a pris le temps. Prendre le temps de s’extirper du tourbillon du quotidien pour s’y pencher avec intérêt, pour s’y pencher soi-même. Trop complexe, inconfortable, une perte de temps. Vous êtes prisonnier de la nécessité !
Nous sommes une révolte méprisée, nos cris n’ont pas d’échos, nous vivons une solitude collective. Tout le monde s’en fout de nous, tout le monde s’en fout du permacomputing, tout le monde s’en fout !
Et l’alternumérisme qui nous a phagocyté. C’était vendeur, le permacomputing ! Un temps ce fut même la nouvelle grande mode : romantique et engagé, ils disaient. Pour vendre plus, au plus aisés, ils se sont accaparés nos concepts à leur guise. On vous installe votre propre éolienne chez vous avec votre propre serveur et votre propre réseau à des prix de plus en plus délirants parce qu’il y a de moins en moins de composants. Mais toujours assez pour capitaliser dessus. Oh et cette nouvelle entreprise qui propose ses services de mise à niveau de site web : fonctionner à l’énergie solaire, le site peut même parfois se retrouver hors-ligne ! Oh et cette autre compagnie qui utilise des nouveaux langages pour coder l’interface graphique bien moins énergivores, les interactions sont en pur CSS aussi, toutes les images du site sont traitées, c’est si novateur ! Allez au diable !
Il sert son ordinateur contre son cœur. Il le sert fort, si fort.
Nous sommes les artistes du permacomputing, des artistes désillusionnés, nous sommes des fantômes, des transparents, des moyens. Le permacomputing, c’était une tentative avortée de plus. Il n’y aura pas de rupture brutale et transcendante, le changement drastique est fantasmatique. Nous nous enfonçons dans les abîmes de notre aveuglement. Tout s’assombrit mais nous nous habituons à l’obscurité.
Le front contre la vitre, il pleure.