Aestetics permacomputing
I - Identification
Ce texte est le fruit d'un travail collectif mené par 4 chercheurs européens, dans le cadre du workshop LIMITS 2023. Ce séminaire étit consacré au rôle de l'informatique dans un environnement soumis à des limites, qu'elles soient matérielles (ressources pétrolières, minérales, énergétiques, etc.), techniques, géologiques, etc. Publié en juin 2023, cet article s'intéresse au mouvement du permacomputing dans les domaines artistique et culturel, en s'interrogeant sur les possibilités offertes par l'introduction des limites dans l'art informatique dans l'optique de rendre tangible la face matérielle et concrète de ce domaine.
Les auteurs :
Ce texte est le fruit d'un travail de quatre auteurs : Aymeric Mansoux, artiste et chercheur français au sein de l'université de Rotterdam, à l'instar de son confrère Dusan Barok, qui est également le
fondateur de la plateforme indépendante Monoskop, un site compilant différentes informations sur l'art, la culture et les humanités.
Brendan Howell est un artiste et ingénieur anglais, également enseignant à Berlin, tandis ce que Ville-Matias Heikkilä est un artiste et développeur finlandais.
Le contexte général :
Alors que le numérique fait l'objet de critiques récurrentes tant pour son empreinte environnementale que sur les ravages sociaux
qu'il occasionne (que ce soit pour produire les outils électroniques ou lors de l'utilisation, à l'instar des troubles du comportement détectés chez les jeunes enfants surexposés aux écrans),
le permacomputing est un mouvement qui entend proposer une alternative concrète à ces ravages.
II - Analyse
1 - Un mouvement pour répondre aux échecs du numérique contemporain
Contexte :
Un espace numérique de plus en plus contesté (que ce soit sous l'angle des consommations énergétiques et matérielles,
l'empreinte carbone du web, les "dérives" représentées par l'affaire Cambridge Analytica,etc.) mais qui affiche toujours une forte croissance.
Problématique : A quels enjeux le permacomputing entend-il apporter une réponse ?
Selon les quatre auteurs, l'esthétique du permacomputing apparaît comme un moyen de résoudre les problématiques liées aux pratiques informatiques contemporaines, ainsi qu'à un certain discours véhiculé par les grandes entreprises du numérique, que les auteurs nomment "maximalist techno-aesthetics". Plus qu'une simple réaction aux échecs (que ce soit l'impact environnemental ou social de la production et de la maintenance de l'ensemble des équipements informatiques ou les conséquences sanitaires de l'utilisation de ces technologies) du gigantisme contemporain, le permacomputing entend proposer un nouveau rapport aux outils informatiques. Il ne s'agit donc pas de faire moins, mais de faire autrement, en tentant de redéfinir le sens que l'on porte aux outils informatiques, tout en matérialisant dans les structures et outils informatiques les limites inhérentes à ce domaine.
2 - Les deux facettes de l'esthétique du permacomputing
Problématique : Comment se caractérise, dans la pratique, ce mouvement artistique ?
Si l'esthétique permacomputing regroupe diverses pratiques hétérogènes, les auteurs s'accordent pour dire qu'elle se caractérise par deux principales composantes :
- une volonté de réutiliser et repenser les technologies informatiques contemporaines ;
- une liste de principes pour guider cette réaffectation et éventuellement le développement de nouveaux processus ;
3 - Un art placé sous d'ambivalentes contraintes
Contexte :
La production artistique est historiquement liée au travail sous contraintes, qu'elles soient imposées ou non. .
Problématique : Quelles types de contraintes esthétiques est à l'origine du mouvement permacomputing ?
Le mouvement artistique relatif au permacomputing présente un rapport intéressant aux contraintes. Il est en effet pensé comme un processus qui naît de contraintes à la fois choisies et imposées par l'extérieur : si l'urgence socio-environnementale se fait de plus en plus ressentir, elle ne menace pas directement la vie des permacomputers (néologisme créé pour désigner les praticiens du permacomputing) et ne peut donc pas se comparer à des pratiques artistiques qui étaient par définition limitées par leur environnement (à l'instar du constructivisme russe).
4 - Le permacomputing peut-il réellement transformer la culture informatique ?
Problématique : Quelles sont les limites à la généralisation du permacomputing dans le domaine artistique et culturel ?
Si les auteurs affirment d'emblée la dimension engagée que porte le permacomputing, ils ne font pas l'économie des limites qui
menacent actuellement la généralisation du mouvement. Ces écueils sont de plusieurs ordres :
- la difficulté d'accès à des outils permettant de mettre en oeuvre la conception du permacomputing,
alors même que les technologies high-tech, énergivores et qui nécessitent
beaucoup de puissances de calculs sont relativement facile d'accès (comme le machine learning) ;
- la tendance à romantiser les pratiques de permacomputing qui pourrait en faire un mouvement de riches occidentaux.
A l'instar du low-tech, il y a un risque ce mouvement ne soit réservé qu'à une petite minorité éduquée ;
- le fait que le mouvement dépend du système actuel pour se développer (que ce soit en travaillant avec une partie des techniques actuelles, en utilisant les réseaux sociaux
pour diffuser le mouvement, etc.) ;
- le risque que le permacomputing soit un simple artistique, symbolique, qui n'aide pas à changer le monde ;
- une incohérence entre le discours et les pratiques d'une partie des acteurs ;
- que le mouvement se cantonne à exploiter les techniques déployées dans des situations d'urgence, alors même qu'il est urgent de créer de nouveaux paradigmes.
III - Mise en perspective
Par sa structure, sa simplicité d'accès et sa généralité, cet article donne un premier point de vue des enjeux, objectifs et pratiques relatifs au permacomputing.
En retracant une partie de l'histoire, des questionnements et des valeurs liées au permacomputing,
il montre comment ce mouvement porte une promesse d'émancipation,
qui est toujours menacée par différentes limites finement analysées.
Si les exemples sont pertinents, ils laissent parfois circonspects quand à la possibilité de les étendre à plus grand niveau. On comprend que le permacomputing n'a pas pour ambition
de renouveler l'ensemble des codes de la culture informatique, mais nous pouvons avoir du mal à déceler les différents leviers nécessaires pour provoquer un changement d'ampleur.
Dans ce cadre, nous pouvons nous appuyer sur les travaux d'Anna Tsing sur la "scalabilité". Selon elle,
les projets « scalables », extensibles, sont uniquement ceux ayant la capacité de s’étendre sans transformations"(citation extraite ). Ce principe de scalabilité est inscrit dans de nombreuses technologies de l'ère industrielle, et particulièrement dans le numérique (avec des fonctionalités comme le zoom). La professeure d'anthropologie à l'université de Californie défend ainsi une théorie de la non-scalabilité, qui n'est pas à confondre comme une défense absolue des projets ne pouvant être changer de taille sans changer de nature. Il s'agit en réalité d'étudier les systèmes non-scalabes pour comprendre davantage l'évolution du monde et les possibilités de changer. Enfin, nous pouvons mettre en parallèle ce texte avec les différentes oeuvres qui analysent les mécanismes de récupération des contre-cultures et des critiques (à l'instar de l'oeuvre de Boltanski et Chiappelo, Le nouvel esprit du capitalisme).
IV - Citations
As a long-term utopian project, permacomputing aims to “give computers a meaningful and sustainable place in a human civilisation that has a meaningful and sustainable place in the planetary biosphere".
Les auteurs mentionnent immédiatement le caractère utopique porté par le mouvement du permacomputing, bien conscient de la réalité contemporaine (totalement dominée par le numérisme destructeur, tant environnementalement qu'humainement).
"We are almost there, we can almost touch the future, whether it is utopia or dystopia, we will all live a technological dream of ultimate aterial mastery. We just have to push a little harder, wait a little longer, we are almost there, the Big Tech companies are taking care of constantly prototyping and refining this near future where everything is solved"
Les auteurs proposent ici une exemplification des discours des géants du numérique, qui portent à nous faire croire que le meilleur, le rêve serait à portée de main.
This is why we think it is important to draw on a definition of aesthetics as the relational and distributed capacity to register, perceive and make sense of the world
Les auteurs entendent dépasser la définition naïve de l'esthétique qui se bornerait à la qualité de l'oeuvre et des gestes nécessaires pour la réaliser, et propose une définition qui incorpore une forme de responsabilité face au monde.
V - Glossaire
Maximalist techno-aesthetics : Expression pour désigner l'esthétique liée à "la manifestation des technologies guidée par le mythe de la croissance éternelle et des ressources infinies". Ce mouvement esthétique se caractérise donc par l'utilisation irréfléchie des dernières technologies, comme de simples outils mettant à la portée des artistes toujours plus de puissance de calcul, plus de puissance, plus de performance. L'augmentation de la densité de pixels de nos écrans, dans le but d'augmenter la fidélité et l'immersion, en est un exemple.
VI - Lectures associées
Mateus Quentin, Roussilhe Gauthier. 2022. Perspectives Low-Tech . Divergences.
Si la démarche du permacomuting n'est pas à confondre avec celle portée par le courant de la Low-Tech les questions abordées par les deux auteurs français sur le passage à l'échelle, les mécanismes de généralisation et les différents risques liées à ces étapes peuvent être intéressantes pour éclairer le mouvement du permacomputing. N'existe-t-il pas un risque à vouloir développer le permacomputing à grande échelle, n'est-ce pas justement toute l'originalité de ce mouvement ?
Alep Nicolas, Linaë Julia. 2021. Contre l'alternumérisme. La Lenteur.Les arguments avancés par Nicolas Alep et Julia Linaë nous poussent à questionner sur le caractère réellement émancipateur du permacomputing. Les pistes proposées dans Contre l'alternumérisme peuvent être des sources de réflexion pour éviter les désillusions.
Anna Tsing. 2021. Vers une théorie de la non-scalabilité. Multitudes.Pour approfondir la théorie de la non-scabilité défendue par l'anthropologue américaine et comprendre comment le permacomputing pourrait se développer dans 'les ruines du capitalisme'.