Projet WE01

߷ Le permacomputing ߷





Lorsque les nuges brûlent
Introduction aux « numériques situés » dans le milieu de la création

I - A propos de l'autrice

Dans quelle mesure le parcours de l'autrice percole-t-il dans cet article ?

Artiste-chercheuse, B.Serra évolue donc à la croisée des domaines de l’art et du numérique.

B.Serra suit d’abord des études d’art. Deux notions la pétrissent : le collectif et l’intime. Elle se penche donc sur les comportements sociaux des individus au regard de l’environnement dans lequel ils évoluent. « L’artiste doit s’intéresser à son époque et à ce qui la bouleverse, comme le numérique pour ma génération. Mon idée est que le numérique ne doit pas être considéré comme un simple outil, mais plutôt comme un levier de transformation de nos modes de vie, de nos manières de créer. Le numérique innerve et transforme presque tout. »

B.Serra s’intéresse alors au déterminisme technique : comment les techniques conditionnent les environnements sociaux, ici le champ de l’art. Il faut considérer les idées dans la matérialité de leur époque, étudier le support matériel, le médium. Nous sommes entrés dans l’ère de l’hypersphère qui s’arrime au médium qu’est le numérique, plus précisément les technologies de l’information et de la communication (TIC).

Ses projets questionnent cette matérialité. Après avoir travaillé sur la plasticité de la publication, sur comment les contenus deviennent publics, sur l’importance de l’infrastructure technique (expositions sauvages avec des smartphones, collection de portrait pris dans les Apple store, utilisation des claviers tactiles… ), B.Serra s’intéresse dans ses récents travaux au concept émergent de permacomputing.

Cet article est disponible en ligne sur la plateforme éditoriale numérique Plara consacrée à la recherche en arts, "qui s’articule autour de trois visées : la circulation des productions de la recherche en art au sein de la communauté des pair·es ; la diffusion des processus des investigations en cours ; le partage critique collectif autour des travaux des chercheur·ses et artistes."

II - La matérialité d'internet

Qu'est-ce que la matérialité du cloud ?

Les datacenters. Le titre de son article intrigue « Lorsque les nuages brûlent ». Cette proposition circonstancielle de temps attend sa principale. Mais elle ne vient pas, elle y préfère le sous-entendu. L’image d’un nuage en feu, c’est artistique. On voit le ciel s’embrasant, la fumée noire qui se mêle aux moutons gris qui pleurent. Mais bientôt la rêverie se dissipe : les nuages sont « lourd[s], métallique[s], bétonné[s], aux entrailles composées de conduits d’aération, de câbles électriques, d’armoires imposantes et de composants électroniques ». Les datacenters, la douce réalité matérielle d’internet. Seule les flammes peuvent les mettre en lumière, ces monstres qui dévorent dans l’ombre tant de ressources énergétiques fossiles, abiotiques et aquatiques.

Quelques chiffres - une mise en perspective. Ce texte manque peut-être de quelques chiffres pour rendre commensurable cette pollution numérique, pour tenter d’en saisir l’immensité, pour choquer. En voici : « si le Web était un pays, il serait le sixième pollueur au monde, affirme une étude menée par la Global e-Sustainability Initiative en 2015  ; [les datacenters] rejette[raient] autant de dioxyde de carbone dans l’atmosphère que la flotte aérienne mondiale, c’est-à-dire l’équivalent d’environ trente centrales nucléaires. » Pollution massive donc.

L’illusion topique de l’ordinateur - une mise en perspective. Pour comprendre pourquoi nous refusons de voir la réalité matérielle du web et sa pollution, il est intéressant de mobiliser le concept d’illusion topique, cette impression que notre ordinateur est doté d’un pouvoir en lui-même. A cela s’ajoutent tous les discours marketing qui s’efforcent de masquer cette réalité matérielle déplaisante, désagréable, pas vendeuse. Le nuage en feu de B.Serra désenchante l’utilisateur : il tombe des nues devant cette vérité qui dépossède. Le fonctionnement de notre ordinateur ne dépend pas de nous et de notre volonté, nous ne maîtrisons pas nos accès au numérique aussi bien qu’aux informations qu’on y publie. Internet est un tout, une immense infrastructure, un macro-système technique.

La transduction hardware/software. Ce texte est une injonction à prendre du recul : sans l’infrastructure « en dur » d’Internet ou hardware, pas de numérique. Réciproquement, « les besoins matériels dépendent eux aussi de la croissance des données ». L’approche holistique s’impose : il faut penser les activités numériques dans leur intégralité, de la phase de fabrication des infrastructures à la phase d’usage des services, les deux s’intriquant et s’impliquant ; hardware et software transductent. Plus que penser, il faut « agir sur les équipements matériels (…) sans occulter l’interdépendance entre réseaux, centres de données et terminaux ».

Transition

B.Serra regarde le numérique sous un prisme singulier : celui de la production et publication artistique. Elle prête attention à « l’empreinte écologique et sociale des pratiques numériques du milieu de la création. » Cet angle d’attaque, qu’elle connaît bien, est comme un vent frais sur cette problématique étouffante et oppressante, sur ce numérique qui nous dépossède et nous aliène, qui nous emmène vers un effondrement technologique, et de l’humanité peut-être. Plus que toute la description de la matérialité d’internet, c’est ce nouveau regard qui nous intéresse ici. Pourquoi et comment repenser l’activité artistique à l’heure de l’hypersphère ?

III - Être artiste et designer à l’heure de l’hypershère

Pourquoi repenser l’activité artistique à l’heure de l’hypershère ?

Représentation artistique de la matérialité d’internet, dénonciation ou collaboration ?

Un thème inspirant. Représenter la matérialité d’internet pour la dénoncer est un thème qui inspire les artistes. Films, reportages photographiques, documentaires, livres, B.Serra nourrit son propos de nombreuses sources artistiques. « Mais, représenter la lourdeur matérielle d’Internet, dans le contexte actuel d’une crise écologique sans précédent, n’est peut-être plus suffisant. »

Une contradiction insoluble ? Création, stockage, diffusion d’un projet artistique – aussi incendiaire et dénonciateur soit-il – utilisent cette même matérialité qu’il dénonce : « charger des vidéos en ligne sur des plateformes d’hébergement vidéo telles que YouTube ou Vimeo, stocker des photos de leurs expositions sous la forme d’album sur Flickr ou Google Photos, avoir accès aux outils de production assistée par ordinateur comme la Suite Adobe, documenter leurs activités sur les réseaux sociaux ou encore créer un site internet à partir d’un Content Manager System tel que WordPress ». Qu’auraient fait ces artistes révoltés sans tous ces services ? Sont-ils même crédibles ? Et que penser de la quantité des publications artistiques ? Les artistes critiquent l’augmentation du volume de données tout en publiant leurs pamphlets sur diverses plateformes numériques pour tenter d’avoir le maximum de visibilité. Que faire de cette contradiction insoluble ?

Les designers graphiques

L’obsolescence programmée. Les designers de services numériques nourrissent également l’expansion de cette matérialité numérique cachée. Toujours proposer des applications, des jeux vidéo, des sites web, des logiciels avec une meilleure résolution, avec toujours plus de détails. Invisibiliser les pixels, rendre l’image homogène. Avoir une interface graphique modulable à tous supports. Mettre à jour les informations instantanément, que le temps de réponse aux requêtes soit toujours plus rapide… Tout cela dévore l’espace de stockage des terminaux (mémoire vive et RAM). « L’obsolescence des terminaux est principalement causée par la couche logicielle […] Plus un service numérique est lourd, plus l’utilisateur aura besoin de renouveler son terminal pour un appareil plus puissant . »

Infrastructure globale. Tout transducte, on l’a vu. Les infrastructures globales évoluent donc concomitamment pour suivre cette quête effrénée d’amélioration sans fin des performances du numérique : « construction de nouveaux centres, extensions, mise à jour et développement des performances du réseau ». La faute aux designers ?

Une perte de sens

Repenser ces métiers, une nécessité ? - une mise en perspective. L’autrice traite l’empreinte écologique des pratiques numériques du milieu de la création. En revanche, elle survole les conséquences sociales et psychologiques. Par exemple, un designer que la cause écologique pétrie se retrouve inévitablement en désaccord avec ses valeurs. Perte de sens s’ensuit. Elle n'évoque pas non plus la nécessité d'une refonte de la formation de designer. Il serait intéressant d’approfondir ces points.

L’art est-il toujours l’art ? - une mise en perspective. Une autre critique se dessine en filigrane, que l’autrice n’évoque pourtant pas. Une critique qui dépasse celle des artistes engagés pour cette cause de la matérialité numérique : une production artistique composée et publiée de la sorte reste-t-elle de l’art ? Et si un changement de nature de cette production artistique ne s’opérait à l’heure de l’hypersphère ? Et si, contrairement à ce que le paradigme numérique assure, l’art se voyait censuré par cette numérisation du monde ? Et si le numérique bridait l’expression artistique ? Et comment reconnaître la qualité d’une production artistique dans cette masse des publications ? Et si l’art numérique se communiquait plutôt qu’il ne se transmet ? Et comment qualifier cet outil de travail qu’est l’ordinateur ? Cette machine de travail plutôt, quel rôle joue-t-elle dans la production artistique ? Il aurait été intéressant que l’autrice se penche sur ces questions.

Transition

B.Serra propose une échappatoire cet art torturé, pétri de contradiction, presque schizophrène. Plus qu’une échappatoire, elle suggère un renouveau. Elever la contrainte au rang d’inspiration : que les ressources s’épuisant fassent jaillir la créativité, que le minimalisme deviennent un canon de beauté, que la simplicité sonne irrévérencieuse. Et que cette contrainte créatrice rende à l’artiste sa souveraineté sur les outils numériques. Remodelons donc le champ des possibles grâce à la contrainte pour découvrir de nouveaux horizons.

Elle nous invite à unir nos force, à partager nos savoirs, à contruire et composer ensemble, au sens du permacomputing compris comme communauté. Commençons à "penser des alliances entre des artistes ou designers qui sont déjà plus avancés sur ces questions afin qu’une vraie mise en commun puisse avoir lieu".

IV - Introduction des numériques situés dans le milieu de la création

Comment repenser l’activité artistique à l’heure de l’hypershère ?

Vers les numériques situés - une mise en prespective. Dans son article, Nicolas Nova explique les limites du terme low-tech : « ce qualificatif est en particulier problématique, puisqu’il implique une binarité avec le « high », alors que les cas cités dans cet article montrent l’existence de continuums multiples […] De plus, [il existe] toute une diversité de champs d’applications qui dépassent les motivations strictement utilitaristes : ils nous montrent que l’imaginaire de la sobriété numérique ne se cantonne pas à une absence de considérations symboliques ou esthétiques. » Plutôt que ce terme à la mode, le chercheur Nicolas Nova propose la notion de « numérique situé ». Elle s’arrime à trois piliers de conception – la matérialisation, la territorialisation et la terrestrialisation – avec une dimension esthétique et symbolique qui renouvelle les codes.

Concrètement. Certains artistes et designers investissent déjà « de multiples pratiques allant de la maîtrise d’une chaîne de fabrication d’un ordinateur, au réemploi de technologies désuètes, en passant par la création de réseaux alternatifs et locaux, ou encore par le développement de guides de bonnes pratiques pour une création web basse consommation. » Ces pratiques s’inscrivent bien dans la logique de « numériques situés » définit par N.Nova.

Contre le consumérisme - une mise en perspective. Il est intéressant de noter que la nature matérielle et territorialisée de ces pratiques les rendent difficilement passables à grande échelle. C’est à chacun, à échelle individuelle ou communautaire, d’implémenter ces pratiques au quotidien. Mais ne crions pas victoire : on ne sait jamais quelles manipulations habiles pourraient inventer le système pour capitaliser sur cette notion novatrice.

Des exemples inspirants. B.Serra illustre son propos avec deux projets de publication en ligne qui s’inscrivent dans cette logique de « numériques situés ». Le low-tech magazine fonctionne à l’énergie solaire « et se retrouve parfois hors-ligne ». Il est possible de télécharger une version du site hors-ligne. Les différentes publications expliquent notamment comment mettre un place un site de ce type. De même, le site web-frugal de Medialab donne des conseils techniques très détaillés sur l’implémentation des procédures. Leurs crédos : créer grâce à la contrainte. « Une décroissance heureuse » ; « No fonts, no images, no javascript », « Des interactions en pur CSS » ; « Redéfinir son identité publique numérique ». Ils expliquent notamment comment traiter les images « une part importante du poids d’un site web ». Transmettre ses savoir-faire, ses sources, ses projets apparaît donc comme un point cardinal pour partager et implémenter les « numériques situés ».

V - Citations

Le nuage apparaît — dans la presse et à l’écran — lourd, métallique, bétonné, aux entrailles composées de conduits d’aération, de câbles électriques, d’armoires imposantes et de composants électroniques.
Le guide d’écoconception de services numériques, rédigé par l’association des Designers Éthiques[6], souligne en ce sens que « l’obsolescence des terminaux est principalement causée par la couche logicielle : applications, sites web, logiciels, jeux vidéo. (…) Plus un service numérique est lourd, plus l’utilisateur aura besoin de renouveler son terminal pour un appareil plus puissant. »
Les activités numériques du monde de l’art participent ainsi indéniablement à l’empreinte environnementale du numérique mondial.
Ces créateurs investissent ainsi de multiples pratiques allant de la maîtrise d’une chaîne de fabrication d’un ordinateur, au réemploi de technologies désuètes, en passant par la création de réseaux alternatifs et locaux, ou encore par le développement de guides de bonnes pratiques pour une création web basse consommation.

VI - Glossaire

Macro-système technique : défini par un objet industriel au sens large, une organisation de distribution des flux et une entreprise de gestion commerciale pour relier l'offre et la demande.

Low-tech, selon P.Bihouix.
Les low-tech prônent un retour au local, à la simplicité, à la sobriété, « vers une société essentiellement basée sur des basses technologies, sans doute plus rudes et plus basiques, peut-être un peu moins performantes, mais nettement plus économes en ressources et maîtrisables localement » Les trois valeurs cardinales low-tech:

Numériques situés, selon N.Novas.

Permacomputing : "Permacomputing is both a concept and a community of practice oriented around issues of resilience and regenerativity in computer and network technology inspired by permaculture."

VII - Lectures associciés

A propos de l'autrice

Pollution numérique

Histoire des techniques

Low-tech et numériques situés