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La numérisation du monde, un désastre écologique

I - Identification

Cette fiche de lecture concerne le chapitre 4 du livre intitulé La numérisation du monde, un désastre écologique. L'auteur de ce livre, Fabrice Flipo, démontre dans ce quatrième chapitre que la trajectoire du numérique est insoutenable, d'une part en raison de sa matérialité, mais aussi de son dévelopement exponentiel. Fabrice Flipo tente aussi d'expliquer quelles inerties sont à l'oeuvre pour rendre la modification de cette trajctoire impossible.

L'auteur :
Fabrice Flipo est professeur de philosophie, épistémologie et histoire des sciences et techniques. En plus de cette première casquette, il est chercheur au Laboratoire de changement social et politique de l’université Paris 7 Diderot. Avant ce livre, il avait déjà écrit plusieurs livres au sujet du numérique et de ces impacts comme en 2013, La face caché du numérique, L’impact environnemental des nouvelles technologies.

Le contexte éditoriale :
ce livre est paru aux éditions de L'échapée, une édition technocritique, féministe, anticapitaliste et écologique. Elle se trouve dans la collection Pour en finir avec qui « développe des analyses radicales. Radicales au sens littéral du mot "qui vise à agir sur la cause profonde des effets qu’on veut modifier". Radicales car elles prennent en compte toutes les dimensions d’un problème : économique, politique, psychologique et technologique. »

Le contexte général :
Un monde en crise. À l’ère de l’Anthropocène, nos sociétés contemporaines sont confrontées à des crises sans précédent. Toujours plus alarmistes et nombreuses, les études ne cessent de le marteler : nous brûlons notre maison commune. Une chute de la biodiversité exceptionnelle, six des neuf limites planétaires d’ores et déjà dépassées, des perturbations climatiques qui obligent des millions de personnes à se déplacer au sein de leur pays et une pollution qui est aujourd’hui responsable de neuf millions de morts par an. L’humanité est ainsi dans une situation où elle risque d’être la cause de sa propre chute, emportant avec elle une partie de la vie sur Terre.

II - Pourquoi ce chapitre

Ce chapitre du livre permet de montrer qu'une désescalade technologique est impérative si l'on veut que l'humanité soit de nouveau en symbiose avec son milieu de vie. En effet la trajectoire technique du numérique est une des raisons pour laquelle l'humanité est dans une situation périlleuse. Ce constat, qui peut être établi à travers la lecture de ce chapitre, justifie la pertinence de s'ouvrir à de nouveaux paradigmes informatiques tels que le permacomputing.

III - Analyse du chapitre

1 - Derrière les fausses promesses et les illusions, la matérialité du web

Contexte :
Un technosolutionnisme ambiant. La tendance est à considérer que la technologie de l'information et de la communication (TIC) est la réponse à tous les problèmes, qu'ils soient sociaux, économiques, politiques ou même écologiques.

Problématique : La trajectoire du numérique est-elle viable ? Réponse par la négative de l'auteur

L'auteur rappelle que cela fait un bon bout de temps qu’un mythe s’est imposé, ou du moins qu'il a été imposé : celui de l’immatérialité du web qui rendrait ce dernier, par essence, écologique. L'apparition de ce mythe ne doit rien au hasard, Fabrice Flipo s'attarde à nommer de nombreux travaux d'intellectuels tel que ceux de Dominique Wolton ou encore d'André Gorz qui ont participé à la construction de cette vision du numérique comme léger et propre. Il y a quarante ans, on nous promettait déjà des gains d'énergies importants avec le numérique censé dématérialiser l’économie. Aujourd'hui, bien que l'on conaisse les impacts néfastes, les acteurs du numériques nous font miroiter capteurs, smartcities ou smartgrids pour mieux gérer l'énergie, les flux ou encore la délinquance et le taux de CO2 dans l’air. Le philosophe montre ainsi que ces acteurs ont fini par imposé leurs idées : pas besoin de changer de mode de vie car il suffirait d’inventer des “TIC vertes”.

Pour contrebalancer cette vision technosolutionniste, ce chapitre met en évidences l'important impact écologique du numérique. En s'appuyant sur les derniers raports d'organisations internationales tel que l'OCDE, ou encore l'ONU, l'auteur avance les trois raisons qui permettent de comprendre pourquoi la trajectoire du numérique est incompatible avec l'équilibre écologique visé :

  • Ses implications écologiques directes, notamment en matière d’émissions de gaz à effet de serre : on peut notamment penser à l'énergie nécessaire pour faire fonctionner nos outils du quotidiens les vastes infrastructures comme les datacenters ou encore tous les futurs objets connectés promis pour la ville de demain.
  • Les ressources qu’il monopolise : le numérique est très avare en matériaux et ce n'est pas près de s'arrêter. D'après l'OCDE, si la trajectoire numérique persiste tel qu'elle est, la consommation de matériaux connaîtrait une ascension vertigineuse d'ici l'année 2060. Elle passerait ainsi de 89 milliards de tonnes (Gt) en 2011 à un imposant total de 167 Gt.
  • Son impact sur la croissance : cette raison est certainement la moins connu. Pour argumenter cette raison, le philosophe explique d'abord que le numérique est utilisé comme un vecteur de croissance important dans de très nombreux domaines, notamment grâce aux gains d'efficacité. En mettant ses informatiques en perspective avec les travaux de Timothée Parrique, un économiste qui montre dans ses travaux que le prétendu découplage entre économie et écologie n'est qu'une illusion, Fabrice Flipo finit de démontrer la non-soutenabilité du web.

2 - Des gains d'efficacité qui ne suffiront pas

Contexte :
D'énormes progrès d'efficacité. Les énormes progrès de l'efficacité du numérique sont le résultat de l'innovation technologique constante, de l'augmentation de la puissance de calcul, et de l'amélioration des algorithmes. Ces avancées ont permis des gains considérables en matière de traitement des données, de communication instantanée et d'automatisation.

Problématique : les progrès d'efficacité énergétique permettront-ils de rendre la trajectoire du numérique soutenable ? Réponse par la négative de l'auteur

Un besoin d'énergie en augmentation exponentielle, le résultat d'un effet rebond. Les progrès constants de l'efficacité énergétique dans le secteur numérique, tels que l'optimisation des datacenters et des dispositifs électroniques, ou l'augmentation exponentielle de la puissance de calcul ont conduit à une augmentation de la demande énergétique globale au lieu d'une réduction significative. Par exemple, l'auteur explique que même si les smartphones et les ordinateurs soient devenus plus économes en énergie, les gens ont tendance à les utiliser plus fréquemment et pour une gamme d'activités plus diversifiée, de la navigation sur Internet à la diffusion de vidéos en streaming. De plus, l'essor des technologies numériques a entraîné la création de nouveaux appareils et services, tels que les objets connectés et la blockchain, qui consomment également de l'énergie. En conséquence, malgré les améliorations de l'efficacité énergétique dans le domaine numérique, la demande totale d'énergie liée aux technologies numériques a augmenté considérablement. L'effet rebond est ainsi un premier élement de réponse par la négative.

Une limite physique des progrès énergétiques possibles. Le philosphe nous explique que les progrès potentiels de l'efficacité du numérique sont limités par une contrainte physique fondamentale, identifiée pour la première fois par le chercheur d'IBM Rolf Landauer en 1961. Cette limite théorique concerne la quantité minimale d'énergie nécessaire pour effacer une unité d'information. Cette contrainte a été confirmée récemment et signifie que, même avec des avancées technologiques continues, il y a une limite intrinsèque à l'efficacité énergétique que le numérique peut atteindre. Par conséquent, malgré les améliorations constantes de l'efficacité, il y a une limite physique à laquelle nous nous approchons rapidement, ce qui souligne l'erreur de faire reposer la soutenabilité de la trajectoire du numérique sur des potentiels gains énergétiques

3 - L'Etat et les entreprises, une entente qui nous guide droit dans le mur

Contexte :
Un technosolutionnisme ambiant. La tendance est à considérer que la technologie de l'information et de la communication (TIC) est la réponse à tous les problèmes, qu'ils soient sociaux, économiques, politiques ou même écologiques.

Problématique : Malgrè les nombreux travaux affirmant de manière claire et objective que la trajectoire du numérique est insoutenable, pourquoi ne changeons-nous pas cette trajectoire ?

Des rapports et des pactes pour la défense du numérique.Après avoir décortiqué les nombreux rapports provenant d'instituts crées par l'industrie --comme la GeSi-- pour montrer que leur seul but était de pérenniser la croissance du secteur, l'auteur s'est intéressé aux rapports et pactes réalisés par les Etats ainsi que leurs institutions. Et d'après ces recherches, la posture n'est pas moins technosolutionniste et ne s'oppose jamais aux industriels. L'exemple canonique est le Green New Deal dans lequel le numérique est présenté comme solution de la décarbonation de l'Europe.

Un même but : la croissance.L'auteur souligne que l'effet rebond, en favorisant la croissance économique grâce à des économies potentielles, peut dissuader l'État et les entreprises de prendre des mesures pour le contrer, car cela peut être bénéfique à court terme pour leurs activités économiques.

Une même startégie : remettre la responsabilité sur le consommateur-citoyen. Le philosophe met en évidence la stratégie des entreprises et de l'État qui consiste à attribuer la responsabilité de la non-modification de la trajectoire du numérique aux citoyens-consommateurs. Cela leur permet de détourner l'attention des décisions et des inerties qui relèvent principalement des acteurs institutionnels et des gouvernements. En d'autres termes, en faisant porter la responsabilité aux individus, ces acteurs institutionnels évitent de prendre des mesures concrètes pour orienter la trajectoire du numérique de manière plus durable.

IV - Mise en perspective

Pour mettre en perspective ce chapitre, on peut tout d'abord se réferer aux travaux de Philippe Bihouix ou encore d'Aurore Stéphant. En effet, tout deux ont montré dans leurs travaux que le besoin grandissant de nos société occidentales en matériaux et terres rares sont insoutenables. Le discours sur les "TIC vertes" évoqué par Flipo peut ainsi être confronté à la réalité de l'épuisement des matières premières, mettant en lumière le décalage entre les aspirations technologiques et les contraintes écologiques et matérielles.

Les travaux de l'historien des techniques Thomas Park Hugues permettent de mieux comprendre les inerties et momentums qui sont à l'oeuvre dans la mise en place de macro-systèmes techniques. En effet, ils permettent de mieux comprendre comment la diffusion généralisée des smartphones peut créer des verrous technologiques (lock-in) qui limitent les choix individuels par exemple.

Le concept d'autonomie de la technique de Jacques Ellul peut être lié au développement exponentiel du web. Ellul soutient que la technique, une fois autonome, obéit à ses propres lois et échappe au contrôle humain. Cela se reflète dans l'adoption automatique de nouvelles technologies sur le web, où le choix technique devient une question de survie ou de nécessité, et où chaque avancée technologique entraîne l'émergence d'autres. En fin de compte, l'autonomie de la technique remet en question le contrôle humain sur le développement technologique, un phénomène alimenté par le marché dans un contexte capitaliste et libéral.

V - Citations

1 - Derrière les fausses promesses et les illusions, la matérialité du web

Le numérique est une industrie qui a toujours consommé beaucoup de ressources.
La digitalisation du monde est incontestable. Or les réductions ne se sont pas produites. Pire, elles ont augmenté. Aucun « découplage » des émissions avec la croissance économique n’est en vue, ni sous l’angle des ni sous celui d’autres paramètres tels que la consommation de matériaux

2 - Des gains d'efficacité qui ne suffiront pas

La consommation croissante du secteur numérique ; son efficacité énergétique, qui réduit sa consommation relative mais alimente l’effet rebond, puisque ces gains sont rentables et dégagent des profits à investir ailleurs
Parier sur l’efficacité énergétique pour compenser la hausse des usages est donc risqué.
La limite physique théorique a été pointée dès 1961 par un chercheur d’IBM, Rolf Landauer […] Il a récemment été vérifié. Et nous nous approchons assez rapidement de cette limite.

3 - L'Etat et les entreprises, une entente qui nous guide droit dans le mur

La cause principale de la croissance des émissions de GES, y compris numériques, réside dans l’action conjointe des entreprises et de l’État.
Elles ont en outre l’argent et l’attention des gouvernements : le Green New Deal européen reprend largement ce discours pro-numérique et propose un scénario certes ambitieux mais peu réaliste, car éloigné des dynamiques réelles des acteurs, et se souciant peu de l’effet rebond
les partisans du marché occultent le fait que les choix ne sont jamais individuels : si ne ce sont pas des styles de vie, alors ce sont des genres de vie, qui sont collectifs. Demander au consommateur de choisir seul, isolé, sans maitrise des effets collectifs, c’est lui refuser la socialité des modes de vie. Quand il est question de « socialisation », donc, c’est aussi de cela dont il s’agit.

VI - Glossaire

Effet rebond : Il s’agit d’un effet bien connu des économistes. Selon la théorie, à chaque fois que l’efficacité d’un système augmente, le gain obtenu est en partie annulé par une augmentation de la consommation. On peut ainsi prendre l’exemple suivant : si le coût de l’essence baisse, alors il devient possible de s’installer plus loin de son lieu de travail. Dès lors, c’est logique, la consommation d’essence augmente.

Inerties techniques :
Momentum : l’émergence d’une technique est d’abord guidée par les déterminismes sociaux, mais à mesure qu’elle gagne en importance, le déterminisme technique prédomine et la société s’adapte à ses contraintes. Ainsi, les technologies qui sont une partie du problème mais qui ont un grand momentum ne sont pas remises en question.
Dépendance du sentier (effet lock-in) : la dépendance du sentier désigne l’enfermement dans un système, rendant difficile la sortie de ce modèle en raison des décisions passées et des contraintes techniques, politiques ou culturelles.

VII - Lectures associciés